Je suis Architecte, mais j’me soigne…

Des études à la fonction d’architecte, la culture de la charrette fait débat. Aujourd’hui nous entendons Aleksandar SALAÜN, à l’origine du #balancetacharrette nous parler des dérives de cette tradition issue des Beaux-Arts.

Tout le monde connaît une histoire, d’une ou plusieurs nuits interminables entre boites de pizza et cafés, pour terminer un concours important.

Ce surmenage, inculqué dès les années d’études, n'y a-t-il pas un manque de vision des écoles, qui n'ont pas la vocation à être professionnalisantes…

Arrivé en agence, le jeune diplômé sorti d'école, nourrit à cette culture se rend docile à cette pratique, jusqu’à s’en rendre malade au point de ne plus pouvoir se relever.

Existe-t-il un syndrome de la « nuit blanche » et une culture de la charrette, inculqué dès les années d’études ?
-Les architectes ne sont pas des malades. On devrait guérir l'architecture. Pour guérir l'architecture, il faudrait guérir la société commanditaire. —Aleksandar SALAÜN

La charrette semble être un passage obligé à qui veut devenir architecte. Un peu comme un rite initiatique imposé par des gurus, des maîtres.

Balance ta charrette, nous raconte son origine pour dénonce ces mauvaises pratiques, comment vous en sortir et vous aide à trouver des solutions pour vous aider au mieux.

Retranscription

Le podcast du journal de l'architecte

Bonjour, je suis Olivier et vous écoutez « je suis architecte, mais je me soigne », le podcast du journal de l'architecte. Un podcast qui aborde les différentes facettes de votre métier. Dans ce premier épisode nous allons parler de la culture de la charrette. Mais revenons un peu en arrière : être architecte vous en avez toujours rêvé, c'est un beau métier à la fois artistique et technique. C'est un métier qui fait suite à des études assez longues qui sont rythmées par des projets à remettre dans des temps parfois très courts et puis à la longue c'est prenant et fatiguant. Et ce fameux surmenage cette culture de la charrette, pensez-vous que ce soit inévitable en architecture ?

Des réponses et des pistes de réflexion, c'est ce que vous retrouverez ici dans le podcast du journal de l'architecte et je ne serai pas seul pour vous en parler puisque je suis accompagné d’Aleksandar SALAÜN.

Bonjour Aleksandar

-Bonjour

Dis-moi d'abord qui es-tu Aleksandar ?

-Je suis un architecte à la dérive. J'ai 26 ans et je suis suicidant. Voilà ce qui me définit le plus à présent.

C'est quoi suicidant ?

-Un suicidant, c’est quelqu’un qui a attenté à sa vie, qui a opéré une tentative de suicide…

Tu as aussi créé le #balancetacharrette qui a permis à d'autres architectes de partager leur vécu qu'il soit architecte professionnel ou qu'il soit encore aux études

-J'ai lancé le #balancetacharrette sur les réseaux sociaux Instagram et Facebook. C'est comme un acte de militantisme en fait pour dénoncer la culture de la charrette dans les écoles et les entreprises. C’est un moyen d’expression pour moi, un moyen de résilience par l’indignation.

Tu as été surpris par l’engouement du #balancetacharrette ?

-Oui, j’ai commencé en fait avec balance ta charrette par témoigner moi-même, de mon vécu. C’est une façon pour moi aussi de légitimer mon action dans balance ta charrette, en essayant d’obtenir d’autre témoignage et je ne m’attendais pas à en recevoir autant. Notamment, car la culture de la charrette reste un phénomène très tabou, cette culture du surmenage que l’on appelle communément la culture de la charrette. Dans le métier, cela ne se résume pas seulement à de courtes nuits, dans ses formes les plus sévères, la charrette c’est aussi, pas de nuit du tout. Et parfois même plusieurs nuits consécutives jusqu’à ce que le corps lâche. Et quand le corps lâche, par expérience, je sais que chez moi ça peut se traduire par des troubles du langage, de la vue, de l'audition, l'impossibilité de tenir debout à cause d'une perte de tonus musculaire, des douleurs au dos à cause d'une position assise prolongée, des maux de tête avec des saignements de nez.

As-tu vu le surmenage arrivé ou alors tu étais tellement le nez dans le guidon que tu n'as rien vu venir ?

-Il y a des signaux d'alerte qui s’opère sur le corps, mais on se dit bon… il y a quelque chose qui cloche avec moi, mais ce n’est pas grave… je vais juste me mettre un peu plus à fond et ça va rééquilibrer la chose, mais ça ne suffit pas en fait…

Est-ce qu'on doit comprendre que ta première réaction c'est un sentiment de culpabilité et que ce n'est qu'après que tu te rends compte que finalement quoique tu fasses tu allais exploser en plein vol ?

-On culpabilise… C’est ce qu'on se dit… Si on n’est pas dans une position sur régime constant, ça va signifier que…. on est on est paresseux… ça va signifier que… on n'est pas performant…

As-tu pu ? as-tu su ? En parler à ton chef ou alors à cause de ce sentiment de culpabilité tu n'as pas osé en parler ?

-À mon employeur, j'ai absolument tout dit de ma situation… De toute façon lui-même en fait m'a posé des questions, je lui ai répondu très honnêtement.

Comment il ou elle a réagi ?  Est-ce qu'on t'a proposé une aide concrète ? Comment s'est passé cette conversation ?

-Sur le coup, il ne m'a vraiment pas donné de réponse, il a mis un terme à ça…

Au travers du #balancetacharrette, Aleksandar, tu as pu aussi lire de nombreux témoignages. Est-ce que certains t’ont surpris plus que d'autres ?

-Le plus révélateur, c’est ce que l’on a intercepté dans une conversation qui est organisée fin 2019 par Dezeen avec Patrick Schumacher qui est à la tête de Zaha Hadid architecte, et donc qui s’est imposé en fervent défenseur de la culture de la charrette. Il dit que s'inquiéter de l'exploitation des travailleurs pour avoir un effet paralysant sur une entreprise comme la sienne. On a commencé à faire ce qu'on appelle du Dumping d’honoraires pour que l’entreprise soit plus compétitive donc c'est vrai que les architectes sont toujours en compétition, et pour être plus compétitifs la masse salariale c'est le principal levier de l'entreprise pour diminuer ses honoraires et donc en fait ce dumping d’honoraires engendre une certaine activité dans les agences non pas juste comme ça parce qu’ils prennent trop de travail non au contraire parce qu'ils sont en sous-effectif. Pour pallier ce manque d'effectif dans les agences et bien il va falloir travailler plus que ce qui est prévu dans le contrat.

Faisons le point aujourd'hui. Beaucoup plus de marchés économiques sont saturées et les entreprises, qui tentent de se différencier, utilisent le levier de la RSE (explication la responsabilité sociétale et environnementale). L'idée de la RSE est qu'une entreprise partage avec ses clients les mêmes valeurs et une raison d'être qui leur parle et elle leur parle parce qu'elle contribue à un monde meilleur où elle répond à des enjeux climatiques. Quelque part, est-ce que la RSE n'est pas une opportunité pour les architectes qui veulent justement changer la culture de la charrette de créer des agences qui prônent plus de respect, plus d'équilibre vie privée-vie professionnelle, pour comme ça attirer des clients qui partagent en fait ces mêmes valeurs ?

-À mon avis, c'est une excellente chose. J'avais moi-même en fait penser à ce genre de labellisation un peu anti-charette. C’est une question qu’on avait mise au débat sur le courant de balancer ta charrette. Certains ont évoqué une sorte de Tripadvisor de l'architecture. Mais ce genre de principe est un peu risqué parce que ça pourrait entraîner que des agences, si elles sont éventuellement mal notées elles pourraient nous poursuivre. Il y a aussi cet aspect-là, c’est qu'on va pouvoir faire les choses en essayant de s'extraire sans d'éventuelles représailles et c'est toute la complexité de la chose dans la labellisation et je suis content que ça se développe.

Si on poursuit cette idée de labellisation, il faudrait que ce label soit donné par un organisme indépendant ?

-C'est devenu argument dans les entretiens d'embauche dans les agences d'architecture parce que ça va le devenir de plus en plus parce qu'on voit bien qu'avec l'arrivée sur le marché du travail de la génération des millennials, qui ont quand même des aspirations plus orienter vers le bien-être dans le travail. On va se retrouver dans les entretiens d'embauche à placer, renverser un peu l'ordre des priorités et à placer le bien-être bien au-dessus du reste.

Alors aujourd'hui imagine, je suis un architecte, je suis au bout du rouleau comme toi, je ne parviens pas à garder les yeux ouverts et puis j'ai du mal à respirer ton conseil qu'est-ce que je fais concrètement ?

-L'architecte épuisé doit voir un professionnel de santé et s'arrêter et je sais à quel point c'est difficile d'accepter une telle chose. Mais plus on laisse le problème s’installer, plus il sera difficile de s'en défaire. Plus on prendra le problème tôt et plus on pourra le traiter suffisamment rapidement. Donc dès les premiers signaux, c'est très difficile de les détecter soi-même, il faut quand même avoir ce réflexe d'aller voir un professionnel de santé car au final moi-même j'ai préféré rester dans le déni et me dire que le burnout que l'on m'a diagnostiqué c'est n'importe quoi. On me l'avait pourtant diagnostiqué donc on voulait m'arrêter davantage, mais moi j'ai refusé… Je me suis dit en deux semaines, plus j'allais me remettre sur pied sauf que j'ai grillé mes dernières ressources au point de tenter de mettre fin à mes jours. Donc c'est vraiment que je suis vraiment allé au bout du bout et je regrette tellement j'aurais aimé pouvoir comprendre ce qui m'arrivait suffisamment tôt…

Petite question il y a bien des architectes connus qui à un moment donné prennent la parole pour dénoncer alors cette culture de la charrette à un peu comme des influenceurs ?

-Il y a tout de même un nom qui me vient, qui a été en tout cas, il y a pas mal de bouche à oreille qui va dans ce sens-là pour cette agence, c'est l'agence Flex architecte. C’est une équipe de quadragénaire, mais ils ont quand même décidé de bannir la culture de la charrette dans leur agence. Je pense essentiellement parce qu’ils ont commencé à avoir une vie familiale, avoir des enfants. Donc ils ont décidé de ne plus travailler les weekends et de calquer les horaires de l'agence avec les horaires de garde d'enfants, d'école.

Ok, revenons à présent à ton parcours avec Aleksandar, quel regard poses-tu aujourd'hui sur l'architecture, est-ce que tu es toujours animé par la même passion ?

-La passion elle ne partira jamais parce que je l'avais même avant d’entrer en école, je ne sais pas vraiment d’où elle m'est venue et non je me suis toujours dit que je voulais faire architecture même après cette expérience traumatique, je me vois mal me désolidariser de cette passion

Merci Aleksandar SALAÜN d'avoir partagé ton expérience en toute transparence et sincérité. Je rappelle que tu es l'architecte à l'origine du #balancetacharrette et d'ailleurs tu as aussi une page Facebook ?

-Oui, à la base c'était sur Facebook, c'est intervenu sur Instagram

À bientôt, Aleksandar SALAÜN

Je vous rappelle que vous écoutez le premier épisode du podcast du journal de l'architecte merci de votre écoute et puis à bientôt sur le journal de l'architecte.be


Adresses

Belgique
Mediaxel
64 avenue Marie de Hongrie
BE - 1083 Bruxelles
+32 (0)2 772 40 47
+32 (0)2 771 98 01 (fax)

France
MMG SAS
75116 Paris

Représentation Italie
Casiraghi Global Media srl
Via Cardano 81
IT - 22100 Como - Italia
+39 031261407

Contact

Secretariat : Pascale Cloots

Publicité :

Redacteur en chef : Nicolas Houyoux

Podcast et webminaires : Lylian Kubiak

Social Media : Vincent de Puydt

Editeur responsable : Philippe Maters

Social

MediaXel sprl - © 2021
Editeur responsable : Philippe Maters, 64 avenue Marie de Hongrie, BE - 1083 Bruxelles