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La fidélité du regard

    Dans le paysage parfois bruyant de l’art contemporain, Greta Meert occupe une place singulière. Depuis plus de quarante ans, la galeriste bruxelloise défend avec une remarquable constance des artistes minimalistes, conceptuels et abstraits, souvent à contre-courant des tendances dominantes du marché. Là où beaucoup suivent les effets de mode, elle préfère les œuvres silencieuses, exigeantes, lentes à révéler leur force. Une fidélité rare dans un monde de l’art désormais largement rythmé par les foires, les stratégies de visibilité et les logiques spéculatives.

    Fondée au début des années 1980, Galerie Greta Meert s’est imposée comme l’un des lieux majeurs de l’art contemporain en Belgique. Installée dans un bâtiment moderniste du centre de Bruxelles, rénové par les architectes Robbrecht en Daem, la galerie développe depuis ses débuts un programme cohérent centré autour de figures historiques de l’art minimal et conceptuel telles que Donald Judd, Dan Graham, Carl Andre, Robert Mangold ou encore Fred Sandback. Très tôt, Greta Meert choisit également de soutenir des artistes alors relativement oubliés ou sous-estimés, notamment des femmes artistes et des créateurs âgés que le marché considérait déjà comme appartenant au passé. Plusieurs d’entre eux seront ensuite redécouverts internationalement.

    Mais réduire Greta Meert à une simple galeriste serait insuffisant. Son travail repose moins sur la logique commerciale que sur une relation intime avec les artistes. Elle parle volontiers de confiance, de temps partagé, de conversations nocturnes et de compagnonnage intellectuel. Dans ses expositions, l’espace joue un rôle essentiel : chaque œuvre y dialogue avec l’architecture, la lumière et le vide. Une approche qui explique pourquoi son travail intéresse aussi de nombreux architectes. Chez elle, l’exposition n’est jamais un simple accrochage mais une expérience spatiale et perceptive.

    Fille d’un peintre amateur qui n’a jamais réellement trouvé sa place dans le monde de l’art, Greta Meert entretient avec les artistes une relation profondément personnelle. Cette histoire familiale nourrit sans doute son regard attentif envers les trajectoires discrètes, les œuvres lentes et les personnalités éloignées des stratégies de carrière tapageuses. Elle revendique d’ailleurs une certaine méfiance envers un marché devenu, selon elle, trop dépendant des effets de mode, du spectaculaire et de la rentabilité immédiate.

    À rebours du bruit contemporain, Greta Meert continue de défendre une idée exigeante de l’art : un art qui transforme notre manière de voir plutôt qu’un produit destiné à circuler rapidement entre investisseurs. Une position devenue presque radicale aujourd’hui. Ce qui est toujours bon signe. Les époques confuses détestent les gens patients. Rencontre.

    Votre parcours de galeriste présente beaucoup de points communs avec celui d’un architecte : il y a la relation humaine, la mise en espace, une forme de scénographie, mais aussi une dimension presque psychologique. Comment percevez-vous ce rôle ?

    Le lien avec les artistes est pour moi la chose la plus importante. C’est même l’essentiel d’une galerie. Bien sûr, il y a un aspect commercial, c’est nécessaire. Mais cela n’a jamais été ma motivation principale. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était de montrer des artistes qui étaient déjà un peu oubliés ou occultés.

    Quand j’ai commencé il y a quarante ans, les collectionneurs recherchaient surtout de très jeunes artistes. Moi, j’étais déjà collectionneuse depuis longtemps et je connaissais bien le milieu de l’art. J’ai donc décidé d’appeler des artistes que j’admirais profondément mais qui avaient déjà cinquante, soixante ou soixante-cinq ans.

    Aujourd’hui, on remet davantage en avant les artistes plus âgés ou les femmes artistes, mais à l’époque ce n’était pas du tout une tendance. C’était vraiment une démarche personnelle. J’ai eu beaucoup de chance parce que, lorsque je contactais ces artistes, ils acceptaient souvent immédiatement de venir exposer. Je crois qu’eux aussi sentaient qu’ils avaient été un peu oubliés.

    Votre relation avec les artistes semble très intime.

    Oui, parce qu’un galeriste partage énormément de temps avec eux. Quand un artiste vient ici pendant une semaine, qu’on dîne ensemble tous les soirs, qu’on parle pendant des heures, cela devient une expérience humaine extraordinaire. C’est quelque chose qui a énormément enrichi ma vie.

    Et puis il existe une relation particulière entre l’artiste et le galeriste. Les artistes nous font confiance. Avec un directeur de musée ou un grand collectionneur, ils sont parfois plus impressionnés parce que ce sont des figures de pouvoir. Avec le galeriste, ils sont souvent plus naturels. On reçoit le meilleur côté des artistes.

    Il y a aussi une dimension scénographique très forte dans votre travail.

    Oui, mais en général, ce sont les artistes eux-mêmes qui pensent l’installation. Très peu demandent un avis extérieur. J’ai eu la chance de travailler avec des artistes exceptionnels comme Fred Sandback. C’était un artiste conceptuel qui réalisait des sculptures avec des fils de laine.

    Il s’asseyait au milieu de l’espace pendant plusieurs jours et réfléchissait longuement. Puis, presque à la fin, il tendait quelques lignes horizontales ou diagonales. Seulement quelques fils. Et pourtant, tout l’espace changeait.

    Beaucoup d’architectes venaient voir ces expositions et étaient fascinés par cette capacité à transformer un lieu avec presque rien. C’est là qu’on comprend que l’art et l’architecture partagent quelque chose de fondamental : la capacité à modifier notre perception de l’espace.

    Vos choix artistiques sont souvent associés au minimalisme. Que représente ce terme pour vous ?

    Le mot « minimalisme » est devenu un terme un peu trop large. Personnellement, je préfère parler d’art abstrait ou concret. Quand Donald Judd plaçait un cube dans un espace et que ce cube devenait une œuvre d’art, cela paraissait révolutionnaire. L’objet était produit industriellement, ce qui remettait en question l’idée même de la fabrication artisanale.

    Mais est-ce vraiment minimal ? Je ne sais pas.

    L’architecture aussi est parfois qualifiée de minimale parce qu’elle utilise des formes simples, des cubes, des lignes épurées. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, il y a une pensée extrêmement complexe. Le minimalisme, ce n’est pas « moins ». C’est plutôt une recherche d’équilibre. Grâce à ces artistes, notre regard change.

    Qu’est-ce qui vous touche d’abord dans une œuvre ?

    C’est toujours l’impact immédiat. Quand je visite une foire comme Bâle, il y a énormément de choses que je trouve agressives ou inutiles. Je traverse parfois les stands presque avec des œillères. Et puis soudain, une œuvre m’arrête complètement.

    Je ressens quelque chose de très fort, presque physique. Alors seulement je regarde le nom de l’artiste. Je pense que cela vient aussi d’une accumulation de regards et d’expériences. Il faut apprendre à regarder. Pendant des années, j’allais à la foire de Bâle pour une seule journée. Je visitais à peine dix galeries, mais les bonnes galeries. Celles qui avaient déjà fait un travail de recherche extrêmement rigoureux.

    Vous semblez critique envers certaines tendances actuelles du monde de l’art.

    Je remarque que les artistes qui rencontrent le plus de succès aujourd’hui sont souvent ceux qui travaillent à partir de leur propre souffrance ou de leur intimité. Les gens aiment voir l’artiste souffrir. Cela existe depuis Van Gogh.

    La figuration aussi restera toujours importante. Les gens aiment reconnaître quelque chose. J’ai montré Robert Barry, un immense artiste conceptuel, qui n’utilise parfois que des mots ou de petites phrases, dans des textes pourtant extrêmement émotionnels. Mais beaucoup de visiteurs trouvaient cela difficile.

    Je pense qu’il y aura toujours deux tendances : une attirance pour le romantisme et une autre pour des formes plus abstraites. On le voit aussi dans l’architecture. Aujourd’hui, il y a un retour du romantisme. Les gens aiment à nouveau les formes plus rassurantes. Les êtres humains construisent souvent leurs maisons comme ils construisent leurs opinions : pour se rassurer un peu contre le chaos général.

    Mais ce qui m’intéresse personnellement chez un artiste reste une certaine intégrité. John Baldessari disait souvent à ses étudiants : « Beaucoup de gens ont du talent, mais il faut aussi l’obsession, la passion et le travail. » Je crois profondément à cela.

    La personnalité de l’artiste est très liée à son œuvre. Ce que je recherche, ce sont des personnalités subtiles, raffinées, cohérentes.

    L’architecture crée-t-elle une manière particulière de regarder l’art ?

    Oui, certainement. L’architecture influence énormément notre regard. Ici, la galerie a été pensée avec une très grande simplicité, presque comme un espace silencieux destiné à recevoir les œuvres. Je crois qu’un bon espace d’exposition doit laisser respirer l’art.

    Je crois qu’un artiste et un architecte partagent cette capacité de modifier notre manière d’habiter un lieu. Même avec presque rien. Ce qui est assez irritant pour le reste de l’humanité qui passe sa vie à accumuler des objets inutiles pour finalement découvrir qu’un simple vide bien pensé peut être plus puissant qu’un salon entier acheté dans un catalogue italien.

    Votre goût pour le minimalisme influence-t-il aussi votre rapport à l’architecture ?

    Oui et non. J’aime les architectures simples, claires, avec une certaine rigueur dans les lignes. Mais je n’aime pas les espaces froids ou démonstratifs.

    J’ai visité des maisons d’artistes minimalistes qui étaient très chaleureuses. Donald Judd, par exemple, mélangeait des meubles modernes avec des objets populaires mexicains, des poteries, des pièces anciennes. Tout cela coexistait naturellement. Je crois que lorsque les choses sont de qualité, elles dialoguent entre elles, même si elles viennent d’époques différentes.

    Chez moi, il y a aussi ce mélange. Je peux aimer une maison ancienne et vivre avec de l’art contemporain très radical. Ce n’est pas contradictoire.

    Votre rapport à l’art semble aussi très personnel.

    Oui. Je suis la fille d’un peintre. Mon père était artiste, mais il n’a jamais réellement réussi à vivre de son travail. Un psychologue m’a dit un jour que j’étais peut-être entrée dans le monde de l’art pour réparer quelque chose pour lui.

    Mon père répétait souvent : « Si Picasso est devenu Picasso, c’est grâce aux galeristes. » C’était évidemment exagéré, mais il souffrait de ne pas avoir été soutenu. Il organisait lui-même ses expositions, invitait la famille, essayait de faire exister son travail. Je crois que cette expérience a marqué toute notre famille.

    Ma sœur est styliste, mon frère est cinéaste. L’art a toujours été présent. Quand je vois certains artistes travailler dans leur atelier, leur manière de toucher les objets ou de regarder une toile, cela me rappelle immédiatement les gestes de mon père. Il y a chez beaucoup d’artistes une douceur intérieure très particulière. Même quand ils semblent difficiles, on sent une forme de sensibilité très profonde. Peut-être que les artistes conservent une liberté intérieure que beaucoup d’autres personnes perdent. Ils vivent souvent de manière sobre, mais avec énormément de goût. Ils achètent peu, mais bien. C’est presque une forme de minimalisme dans la manière de vivre.

    Comment choisissez-vous les artistes que vous montrez ?

    Je cherche une cohérence. Je veux que les artistes exposés ici respectent et admirent le travail des autres artistes de la galerie. Je n’aime pas les programmes totalement éclectiques où tout se mélange. Ici, les artistes forment presque une famille intellectuelle.

    Ensuite, il y a aussi une responsabilité concrète. Quand une œuvre est vendue, l’artiste est payé immédiatement. Et parfois, si je n’ai rien vendu mais que je peux me le permettre, j’achète moi-même une œuvre pour soutenir un artiste. Beaucoup viennent ici avec énormément d’espoir. Pour certains, exposer à Bruxelles représente une étape importante. Au fond, mon travail consiste surtout à chercher, regarder et distiller. Je n’invente rien. Je montre simplement des artistes qui méritent d’être vus.

    Comment voyez-vous l’avenir du monde de l’art ?

    Les jeunes artistes ne travaillent plus dans cette esthétique minimaliste. Ils cherchent d’autres langages, souvent plus baroques. Chaque époque cherche sa propre forme. Le minimalisme lui-même était une réaction contre le Pop Art et contre une certaine logique commerciale. Les artistes minimalistes voulaient créer des œuvres moins séduisantes pour le marché.

    Je trouve cela encore très important. Malgré tout ce que devient le marché de l’art aujourd’hui, je continue à croire qu’il existera toujours des regards capables de reconnaître des artistes injustement oubliés. C’est probablement cela qui me fait continuer depuis quarante ans. Même si le monde de l’art ressemble parfois à une gigantesque foire où tout se mélange sous des lumières parfois aussi confuses que le reste de la société humaine. Ce qui, honnêtement, résume déjà assez bien l’époque.

    — 15 mai 2026 —
    Greta Meert