Ludovica Serafini —
« Le designer ne dessine pas la fonction, mais l’émotion de la fonction »
Architecte, designer et collaboratrice de longue date de Kartell, Ludovica Serafini développe depuis plusieurs décennies une approche singulière du projet, où architecture, mobilier et design dialoguent sans jamais se confondre. À l’occasion d’une rencontre à Bruxelles, elle revient sur sa vision du design, l’évolution de Kartell et les défis de la durabilité.
Votre travail se situe à la croisée de l’architecture et du design. Faites-vous une différence entre la conception d’un espace et celle d’un objet ?
Ce sont deux moments de projet très différents. Lorsque je dessine une architecture ou un intérieur, je crée un lieu destiné à accueillir l’être humain, un espace dans lequel il va vivre, travailler ou se reposer. L’objet intervient ensuite pour lui permettre d’agir, de s’installer, de partager un repas, de lire ou de se détendre. Les matériaux et les échelles changent, mais la vision reste la même : tout commence par une réflexion sur l’être humain.
La fonction reste-t-elle au cœur de votre démarche ?
La fonction est fondamentale, mais ce n’est pas elle que le designer dessine. Ce qu’il dessine, c’est l’émotion de la fonction. Lorsque nous regardons une lampe, par exemple, nous savons déjà à quoi elle sert. Sa fonction est évidente : éclairer. Ce qui différencie une lampe d’une autre, c’est l’émotion qu’elle procure, la manière dont elle transforme notre perception de l’espace. C’est là que commence véritablement le projet.
Imaginez-vous déjà l’environnement futur d’un objet lorsque vous le concevez ?
Toujours. J’imagine l’espace dans lequel il pourrait prendre place. Mais ce qui est fascinant, c’est de voir comment les gens se l’approprient ensuite. Très souvent, ils l’utilisent d’une manière totalement différente de celle que j’avais imaginée. J’adore cela, parce que cela enrichit l’objet et nourrit la créativité.
Votre collaboration avec Kartell dure depuis de nombreuses années. Comment a-t-elle évolué ?
Lorsque nous avons commencé à travailler avec Kartell, le plastique était au centre de tout. Puis l’entreprise a progressivement exploré d’autres matériaux : le métal, le bois et bien d’autres encore. Chaque nouveau matériau ouvre des possibilités inédites. En design, le matériau est souvent le point de départ du projet. Il influence directement la forme, les techniques et même l’idée que l’on peut développer.
Kartell a également élargi son champ d’action. Aujourd’hui, la marque ne se limite plus au mobilier mais touche à de nombreux aspects de l’univers domestique. Cette ouverture rend le travail particulièrement stimulant.
Comment conciliez-vous votre liberté créative avec l’identité forte de la marque ?
Kartell est une entreprise familiale. Il existe un dialogue permanent. Nous échangeons des idées, des intuitions, des découvertes. Les projets naissent souvent de conversations plutôt que d’un cahier des charges strict. Cette confiance mutuelle est essentielle. L’entreprise croit en notre capacité à développer de bons projets et nous avons confiance dans sa manière de les concrétiser.
Quel regard portez-vous sur la question de la durabilité ?
La durabilité est une responsabilité collective. Nous vivons tous dans le même monde et nous devons le respecter. Aujourd’hui, Kartell développe notamment des produits en plastique recyclé. Ce sont de nouveaux matériaux qui offrent d’autres caractéristiques et obligent à repenser la manière de dessiner les objets.
Mais la durabilité ne concerne pas uniquement les matériaux. Un objet durable est aussi un objet que l’on conserve longtemps, que l’on transmet ou qui trouve une seconde vie. Lorsqu’un produit reste désirable au fil du temps, il évite une nouvelle production et réduit son impact. C’est une dimension essentielle du design contemporain.
Quels espaces de la maison vous inspirent le plus aujourd’hui ?
Le living, sans hésiter. Si l’on imagine la maison du futur, beaucoup de fonctions pourraient évoluer ou disparaître. Nous travaillons déjà partout avec nos ordinateurs portables et nos téléphones. Mais le salon demeure un espace fondamental, un lieu de rencontre, de partage et de vie collective. Avec la salle de bain, c’est probablement l’un des espaces les plus essentiels de l’habitat.
Y a-t-il un projet que vous rêvez encore de réaliser ?
Oui, un drone habitable. J’ai déjà commencé à imaginer ce concept : une sorte de maison mobile que l’on transporterait avec soi, comme un escargot porte sa coquille. On pourrait se déplacer librement, découvrir un lieu, s’y installer quelques jours puis repartir. C’est peut-être une vision utopique, mais j’aime imaginer ces futurs possibles. Le rôle du designer est aussi d’explorer ce qui n’existe pas encore.





